Jean Deichel, 43 ans, est à la rue.

Ca vous prend à peine quelques jours pour dégringoler ; un soir, vous vous rendez-compte qu’il est trop tard. Dans mon cas, ce n’était pas encore dramatique : j’avais la voiture. »

Il décide d’élire domicile dans son véhicule. Et découvre au fil des rencontres en milieu interlope une vie qu’il soupçonnait à peine : des sans-abris retrouvés morts dans les poubelles, des sans-papiers traqués jusqu’à ce qu’ils sautent dans la Seine, des ivrognes tabassés par des policiers violents.

Dans ce nouveau monde, il prend lui-même conscience du dégoût qui l’habite. Dégoût de la politique, de la brutalité policière, de l'individualisme.

Je me disais : il y a ceux qui se tuent au travail, et les autres qui se tuent pour en trouver un – existe-t-il une autre voie ? »

Au fil de ses pérégrinations, il voit fleurir de mystérieux symboles et inscriptions sur les murs de Paris. « La société n’existe pas » ou « Identité = malédiction ». Au gré des rencontres, il finit par trouver le refuge des Renards Pâles.

Personne ici n’a de papiers. Il y a ceux qui n’en ont jamais eu, parce que la France ne veut pas leur en donner. Mais ceux qui parmi nous en avaient les ont détruits, afin que l’absence de papiers ne soit pas une manque, mais une force. »

C’est alors que sort de nulle part un défilé, qui avance lentement, et est à ce point difficile à appréhender qu’il est formé d’hommes masqués et sans-papiers. Un cortège qui, avançant, justifie sa présence, par de multiples arguments, tels celui-ci.

Si les désoeuvrés prolifèrent, ils sont votre œuvre : impossible de savoir exactement s’ils traînent dans les rues par choix ou parce qu’ils subissent votre sélection. »

Que fera le cortège de sa puissance inattendue ?

Intéressant roman que les Renards pâles. Une sorte de fantasme de révolution nourrie par les problèmes les plus lourds de la société.

L’auteur est d’autant plus convaincant qu’il ne tombe pas dans le piège facile du militantisme romantique. Son postulat est là, évident : une critique en règle du capitalisme outrancier et des politiques autoritaires.

Mais le récit est livré avec un certain détachement, ce qui le rend plus percutant encore. Le style est précis, celui d’un romancier en colère qui ne perd pas son sang-froid. Un coup de poing, un appel à la liberté, sinon à l’anarchie.

Je cherche, comme tout le monde, à exister ; je ne me satisfais pas de cette vie qu’on nous vend depuis l’enfance et qui se résume à obéir aux ordres. »

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Les Renard pâles, Yannick Haenel, littérature française, Gallimard, 175 pages, 16,90 euros. ISBN : 2070462471. Notre note : 3/5.