Mais s’ils parlent de la même chose, ces quatre enfants donnent en même temps plein de détails de leur vie, et nous apprennent comment vivaient les petits à quatre époques différentes.

C’est Sol qui ouvre le feu. Je sais, un enfant, c’est attendrissant, mais celui-là est insupportable. Il se croit plus intelligent que tout le monde, et il est bigot. D'accord, il n’est pas responsable de son arrogance. Il est surprotégé. La preuve :

Les WC ont été sécurisés pour empêcher le couvercle de retomber sur mon pénis pendant que je fais pipi, ce qui doit faire très mal. Quand j’ai besoin de faire caca, il faut que j’appelle maman pour qu’elle vienne décrocher un crochet et baisser le couvercle avec beaucoup de précaution »

Les autres petits conteurs sont plus sobres. Randall, qui est juif mais ne sait pas ce que cela veut dire, m'a touché. Son récit date de 1982, l'année où ses parents sont partis en Israël. Là-bas, il s'éprend de Nouzha, une enfant palestinienne, qui le rejette, suite à un mot de travers qu'il a prononcé. Il ne sait pas ce que juif veut dire, et pourtant il en souffre.

Ici, c'est Randall qui parle à Nouzha.

- Ca me fait plaisir de trouver quelqu'un qui parle bien l'anglais, je lui dis. C'est dur l'hébreu, quand ce n'est pas ta langue maternelle.
- Ce n'est pas la mienne non plus.
- Ah bon !?
- Eh ! non. Ma langue, c'est l'arabe.
- Ah ! alors on est tous les deux des étrangers ! je dis, heureux de nous avoir enfin trouvé une ressemblance.
- Pas du tout. Je parie que tu ne sais même pas dans quel pays tu te trouves. Le vrai nom de ce pays, c'est la Palestine.
Moi je suis une Arabe de Palestine, c'est mon pays. Les étrangers, ici, ce sont les juifs.
- Je croyais... que c'était...
- Les juifs l'ont envahi. Tu es juif et tu ne connais même pas l'histiore de ton propre peuple.
- Oh, je ne suis pas si juif que ça, je dis. Au fond je suis Américain, voilà.
- De toute façon, l'Amérique est du côté des juifs.
- Et bien moi, je ne suis du côté de personne, à part toi.»

Chacun des petits narrateurs donne quelques indices du drame de Kristina, sans jamais le dévoiler. Cela fait un peu penser à un film de Tarantino, où les éléments de l’histoire sont disséminés et où il faut les reconstituer.

Mais le plus athlétique, dans la performance de Nancy Huston, c’est que l’histoire s’impose simplement, sans aucun effort du lecteur. L’auteur distille ses personnages et les événements avec énormément de doigté. Elle glisse discrètement des petits rappels pour éviter qu’on se perde. Si bien qu’en sortant du livre, vous avez tout compris, malgré le côté a priori désordonné du récit.

D'accord, le style n'est pas des plus choisis. Mais ce sont des enfants qui parlent, et on leur pardonne tout. sauf parfois quelques expressions d'adultes, mais bon.

Ajoutons pour conclure que l’histoire est d’une grande profondeur. Et que l’on sort grandi de ce livre : on sait désormais, si on l'ignorait, que notre personnalité dépend aussi d’éléments qui datent de plusieurs générations, et d’événements dont nous ne sommes absolument pas responsables.

A méditer !

Lignes de faille



Lignes de faille, Nancy Huston, éditions Actes Sud, 481 pages, 21, 60 euros. Vous pouvez le commander sur Amazon.